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[LECTURE] "Le Foyer" par Alexandre Gros : "Coup de coeur du jury" au Salon du Livre d'Hermillon (Savoie)

À l’occasion du 31ème Salon du Livre d’Hermillon en Savoie, le récit d’Alexandre Gros intitulée “Le foyer” a été distingué comme “Coup de cœur du jury” au Concours d’Écriture de Nouvelles.

Bonne lecture ! 

Chaque année, le Salon du Livre d’Hermillon organise un Concours d’Écriture de Nouvelles en lien avec la thématique de l’événement. Cette année, Alexandre Gros (Fondateur des Éditions Big Pepper mais également auteur des albums jeunesse de Lapinours) a soumis sa nouvelle intitulée “Le foyer” qui s’est vu attribuer un “Coup de cœur du jury”. En 2018, il avait déjà été distingué d’un “Coup de cœur du jury” pour sa nouvelle “La brioche”.

Nous vous proposons donc de lire ci-dessous “Le foyer”. N’hésitez pas à laisser un commentaire en bas de page ou sur la page Facebook des Éditions Big Pepper pour partager vos impressions !

LE FOYER

– Allo ?

– Oui, bonjour Monsieur Keller. C’est Jérôme, l’infirmier des soins palliatifs. Je souhaitais vous prévenir que votre grand-père est sur le point de nous quitter. Si vous pouviez venir rapidement…

– Oui… Évidemment ! J’arrive tout de suite. Merci Jérôme !

Il me faut habituellement moins de 15 minutes en voiture pour aller à l’hôpital. Mais aujourd’hui, je n’en mets que 11. Même si je connais désormais parfaitement les lieux, Jérôme m’accompagne jusqu’à la chambre 301. Il nous laisse après m’avoir annoncé à très haute voix en touchant amicalement l’épaule de Papi.

Mon grand-père est très affaibli, presque inerte sur son lit. Je lui prends la main tout en m’asseyant sur le rebord du lit. Il trouve la force de tourner légèrement la tête vers moi et d’entrouvrir les yeux. Il murmure lentement et difficilement, de manière presque inaudible : « Ludo… La cabane… Ta mère… Le foyer… Pardon… ».

Sa main se desserre de la mienne et je comprends que, ça y est, il est parti. Je ne réalise pas immédiatement et reste coi plusieurs minutes. L’infirmier arrive, interrompant mes pensées. Après quelques paroles réconfortantes, il me parle maladroitement des formalités administratives à effectuer car je suis sa seule famille, du moins la plus proche.

Quelques semaines plus tard, je me rends à la mairie pour récupérer le certificat de naissance que le notaire m’a demandé d’apporter pour le dossier de succession.

– Bonjour Monsieur Keller. Je suis un peu embêtée, lâche la secrétaire en se mordillant la lèvre. Nous n’avons pas été en mesure d’éditer votre certificat de naissance. Étonnamment, vous n’êtes référencé dans aucun registre. Nous avons pourtant poussé les recherches, mais aucun Ludovic Keller ne semble être né en France le 26 juillet 1996, ni à aucune autre date de cette même année d’ailleurs…

– C’est bizarre ! Je vous ai pourtant donné la copie de ma carte d’identité.

– Oui, et elle semble tout à fait authentique. Mais les informations de cette carte ne correspondent à aucune déclaration de naissance. L’un de vos parents aurait-il la possibilité de retrouver des documents délivrés par l’administration lors de votre naissance ?

– Heu… Je vais voir ce que je peux trouver… Merci, Madame. Bonne journée !

Mes parents sont décédés dans un accident de voiture alors que je n’avais même pas un an. C’est donc mon grand-père qui m’a élevé seul.

J’ai l’habitude d’avoir la poisse. Alors je minimise cette scène, pourtant surréaliste, que je viens de vivre à la mairie. On ne peut décidément rien demander à l’administration… Je retourne à la maison. Je fouille dans tous les cartons d’archives. Mais rien. Rien sur ma naissance. Je repense à papi et à ses derniers mots. Pourquoi évoquer sa cabane ? Pourquoi mentionner ma mère alors que nous n’en avons pas parlé depuis des années ? De quel foyer voulait-il parler ? Et surtout, qu’espérait-il que je lui pardonne ?

Ces questions tournent en boucle dans ma tête. J’essaye de faire des liens entre ces dernières paroles, ce que je sais de mon passé et l’incident administratif. Mais rien à faire, je n’y comprends rien.

Je décide alors de reprendre ma réflexion à zéro.

D’abord, la cabane. Il avait bien une cabane dans la forêt. Il m’en a parlé rapidement, une fois, quand j’étais petit. Mais je n’y suis jamais allé. Je ne sais même pas où elle se trouve.

Un éclair de génie m’oriente sur les papiers que m’a envoyé le notaire pour relecture avant signature. Le document ne fait état d’aucune cabane, mais il évoque une parcelle dans les bois, à flanc de montagne. En quelques clics sur internet, je trouve le cadastre et localise le terrain en question. Ce n’est pas très loin et même s’il est déjà 16 heures, je dois pouvoir faire l’aller-retour avant la nuit.

Je gare ma voiture sur un parking au bout d’une piste forestière carrossable. Je dois continuer à pieds sur 2 kilomètres environ. Alors je marche. Et je réfléchis. Mais il n’en ressort que davantage de questions. Au bout d’une heure, je repère un croisement qui correspond à une grande parcelle en amont de celle de Papi. Je dois couper à travers bois. La forêt est dense et sombre. Je progresse lentement. Soudain, un grondement sourd me surprend. Le tonnerre. Zut ! Je n’avais pas prévu ça. Le vent se lève. Il ne devrait pas tarder à pleuvoir. Mais je suis tellement proche du but que je décide de poursuivre en accélérant le pas. Moins attentif, je me prends les pieds dans une racine et dévale un talus.

Je reprends connaissance grâce à la pluie qui rafraîchit mon visage. En me relevant, je vois que j’ai terminé ma chute contre le mur de la fameuse cabane. Cette dernière est en piteux état mais semble malgré tout encore entière. Adossée à la montagne, elle ne comporte que trois murs. La façade principale dispose de 2 fenêtres aux volets fermés et d’une porte en bois que je tente d’ouvrir. Je me dis tout d’abord qu’elle est condamnée, mais, frustré et impatient alors que l’orage gronde, je tire de toute mes forces et la porte se débloque. Parfaitement dissimulée, il semble que cette cabane n’ait pas été visitée depuis très longtemps. Une table. Quatre chaises. Un vaisselier. Un fauteuil en velours. Une cheminée. Un lit d’enfant. Tout est étouffé par la poussière et les toiles d’araignées.

L’orage vrombit de plus belle. Il commence à faire froid et sombre. Je décide d’allumer un feu. Cela tombe bien, il y a encore des allumettes, du bois, et un vieux journal de 1995 qui alerte, à la une, d’une disparition inquiétante. Le feu s’embrase rapidement. Je me réchauffe doucement, captivé par les flammes qui dansent dans le foyer.

Le foyer. LE foyer ?

Et s’il s’agissait du foyer dont parlait Papi ? J’observe attentivement. Le chancellement des flammes met en lumière une plaque arborant une scène de chasse moulée dans la fonte. Je remarque que la plaque est appuyée contre le fond de la cheminée, mais pas fixée. À l’aide d’un pic métallique, j’essaye de la bouger en évitant l’intense chaleur du feu. Ma maladresse l’emporte sur mon intention de délicatesse, et le lourd ornement bascule en avant, étouffant d’un souffle le brasier. Un nuage de cendres s’élève et je cours vers l’extérieur pour ne pas suffoquer. Après quelques instants, je rentre et découvre derrière la cheminée une ouverture semblant se diriger dans les entrailles de la montagne. J’allume la lampe torche de mon téléphone portable et entreprend de ramper dans l’ouverture. Rapidement, le passage s’élargit et je peux de nouveau progresser en marchant. Tout indique que je me trouve dans une ancienne mine. J’avance doucement, contemplant les traces de pioche dans la roche et les madriers de bois soutenant le plafond. J’arrive finalement au bout de la galerie, dans un espace plus vaste. Sur le sol, trône une longue caisse en bois sur laquelle sont posées une bougie et une vieille valise. J’ouvre cette dernière. J’y trouve un cadre avec la photo d’une jeune femme, une longue chemise blanche, quelques bijoux en argent, des chaussons de bébé et une enveloppe jaunie par le temps sur laquelle je peux lire, à ma plus grande surprise : « Ludovic ».

Coïncidence ou illusion ? Rêve ou réalité ?

J’ouvre l’enveloppe et en extrais la lettre qu’elle renferme.

« Mon cher Ludovic,

Nous sommes le 24 juin 1997. Lorsque tu trouveras cette lettre, tu seras en âge de connaitre la vérité. Et moi, je ne serai sans doute plus de ce monde, rongé par ma lâcheté et mon égoïsme.

Le printemps dernier, je suis venu ici, à la cabane, pour faire quelques petits travaux d’entretien. J’ai eu la surprise de découvrir une jeune femme seule qui s’y était installée. Elle m’a expliqué qu’elle avait été rejetée par sa famille qui ne tolérait pas qu’elle veuille garder l’enfant d’un inconnu. Elle s’était alors enfuie. Son histoire m’a touché et je l’ai autorisée à rester vivre dans cette cabane. Je lui rendais visite chaque semaine et lui apportais des provisions. Avec le temps, nous nous sommes rapprochés et aimés. La grossesse s’est très bien passée et tu es né dans la nuit du 26 juillet devant la cheminée de la cabane. J’avais décidé de t’adopter, de faire de toi mon fils. Nous te voyions grandir et t’épanouir. Il me semblait que nous étions heureux. Et nous l’étions sans doute. Mais en réalité, ta mère souffrait en silence de l’isolement. Je ne l’ai pas vue changer. Je ne l’ai pas vue dépérir, aveuglé par mon amour pour elle.

Il y a cinq jours, je suis parti cueillir des plantes dans la montagne. Quand je suis rentré, tu pleurais de toute tes forces dans ton lit et ta mère tournait en rond autour de la table en balançant sa tête de toute part, dans un état d’hystérie préoccupant. Alors que je m’approchais calmement d’elle pour la raisonner et l’apaiser, elle s’est saisie d’un couteau de table et m’a menacé violemment avec, me répétant qu’elle était à bout. Elle s’est ensuite jetée sur moi. J’étais paniqué. Dans la débâcle, en voulant la maitriser, le couteau s’est enfoncé en elle. Elle est morte quelques minutes plus tard. J’en suis effondré. J’ai tué ta mère, Ludovic. Et même si c’est un accident, je ne l’assumerai jamais.

Agnès, ta mère, dont je ne connais même pas le nom de famille, repose ici, dans cette caisse de ma fabrication. J’ai préféré agir ainsi pour ne pas risquer la prison pour moi, et les services sociaux pour toi.

Alors je t’emmène. Je vais trouver un moyen de te faire reconnaître comme mon petit-fils, hypothèse la plus probable vu mon âge, et inventer une histoire crédible sur la circonstance de la mort de tes parents. J’espère que nous vivrons heureux.

Je t’embrasse, mon enfant ».

Les larmes se déversent le long de mon visage. Je suis sous le choc, assommé par la brutalité de ces confidences. Ce genre d’histoire n’existe-t-il pas que dans les livres ? Comment Papi a-t-il réussi à dissimuler tout cela pendant plus de vingt ans ? Ma mère est-elle vraiment dans cette boite ?

Je tourne mon regard vers le cercueil et je lis, gravé finement sur les planches : « Agnès – 1976 / 1997 ».

Putain de merde ! Je fais quoi de tout ça, moi, maintenant ?

 

Alexandre Gros

Nous espérons que vous avez passé un bon moment de lecture.

L’ensemble des nouvelles proposées lors de ce concours sera très prochainement disponible sur le site internet du Salon du Livre d’Hermillon.

Big Bisous !